Moutures antiques : préhistoire d'une technique...

8000 ans avant notre ère, la révolution néolithique amène un bouleversement considérable dans la vie des hommes. Avec le changement climatique, l'homme se sédentarise, abandonne sa situation de chasseur-cueilleur et devient agriculteur. C'est à cette époque qu'il commence, d'abord au Moyen Orient, à cultiver les céréales et donc à les consommer sous forme de bouillies, plus tard de pain. Il lui faut pour cela  écraser les grains pour en tirer la farine.

Le premier procédé de mouture fut vraisemblablement vertical. Encore utilisé de nos jours par les femmes africaines, il consiste à piler le grain dans un mortier. Le pilon et le mortier ont été utilisés dans le bassin méditerranéen jusque dans la Rome antique.

Ce procédé de mouture à la verticale a coexisté avec un autre procédé, à l'horizontale celui-ci. Des statuettes de l'Egypte ancienne montrent des femmes agenouillées écrasant le grain à l'aide de molettes sur des tables de pierre. La molette animée d'un mouvement de va-et-vient et la pierre immobile constituent le premier "couple de meules".

Le moulin à sang

Un changement de mouvement, impossible à localiser et à dater, est à la source d'un changement technique déterminant : "faire tourner la molette sur la pierre fixe..." Au mouvement alternatif vertical du pilon dans le mortier ou alternatif horizontal de la molette sur la table, succède le mouvement circulaire. Il suffit de donner à la pierre mobile une forme ronde et de la monter sur un pivot pour obtenir les premiers moulins.

Ces moulins de dimensions imposantes étaient actionnés par des animaux, moulins à manège, ou par des esclaves arc-boutés aux timons : moulins à bras dits "moulins à sang". Ils ont été développés par les Romains et sont visibles dans de nombreuses villes d'Italie et colonies romaines d'Afrique.

La profusion des moulins romains "à sang" montre que l'énergie musculaire des animaux ou des esclaves coûtait peu, la nourriture et un entretien minimum. C'est pourquoi le moulin actionné par l'eau, déjà connu à cette époque, ne présentait que peu d'intérêt.

Les premiers moulins à eau

Depuis probablement un ou deux siècles avant notre ère existaient au Moyen Orient, en Grèce, mais aussi en Chine et dans le nord de l'Europe, de petits moulins très simples. Ils étaient équipés d'un couple de meules, planes ou légèrement concaves/convexes, monté sur un axe vertical muni à sa base de pales plates sur lesquelles agit le courant. Il est probable que de tels petits moulins ne devaient servir qu'à des groupes de familles paysannes.

Les moulins à eau vont toutefois prendre de plus en plus d'importance et remplacer progressivement les "moulins à sang" puisqu'ils alimenteront Rome dès la fin du IV ème siècle.

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Autour de l'An Mil

Pendant les IX ème et X ème siècles de petits moulins rustiques à roue horizontale sont construits en Europe par des communautés de paysans : chacun ayant droit à un certain nombre de jours et de nuits de mouture.

Dès le milieu du X ème siècle et au XI ème siècle surtout, les seigneurs se mettent à édifier des moulins mieux construits, à meilleur rendement, dont certains à roue verticale. C'est l'époque de la reconstruction des vieux donjons et palissades de bois transformés par les seigneurs en châteaux forts aux donjons et remparts de pierre. C'est aussi la naissance de ce que l'on peut appeler "le machinisme médiéval" qui est au développement des techniques ce que la révolution néolithique fut au développement de l'agriculture. La meunerie traditionnelle va profiter de cet élan, offrant une originalité sans pareille, par sa polyvalence, son omniprésence et la très grande variété des formes aussi bien adaptées aux sites qu'aux besoins des populations.

Pour en tirer un bénéfice maximum, les seigneurs qui sont en train de mettre en place les structures de la féodalité, usent de tous les moyens de pression pour obliger les paysans à venir moudre dans leurs moulins et percevoir ainsi une redevance générale sur la mouture des grains. Au milieu du XI ème siècle, la meunerie devient de ce fait une activité spécialisée de haut rapport. On assiste à cette époque au passage d'un régime de mouture populaire communautaire au nouveau régime féodal marqué par la prise de pouvoir économique et technique des seigneurs.

Le moulin banal

C'est dans le cadre du féodalisme XI ème et XII ème siècles que le moulin devient monument et machine de première utilité et que le meunier se voit investi d'une fonction technique, économique et sociale primordiale. En quelques décennies le territoire va se couvrir de moulins pour subvenir aux besoins alimentaires des populations et approvisionner la seigneurie en revenus substantiels. Mais cette prolifération n'a rien d'anarchique. Le seigneur, maître du "ban" construit les moulins qu'il estime utiles sur son domaine et pas plus car c'est lui qui assure la totalité des frais de construction et d'entretien.

Il domine terres et hommes, ordonne le début et la fin des grands travaux, est le maître du temps paysan. Maître du moulin, il devient tout naturel qu'il contrôle aussi la transformation du grain en farine, puisque la récolte est produite sur ses terres par le travail de ses hommes. Il n'est pas question que les blés récoltés sur le fief soient moulus ailleurs par un autre moulin et un autre meunier que celui du fief. Ce principe de "banalité" donnant au seigneur le monopole est une pièce capitale de l'organisation féodale.

L'aire du moulin, "la banlieue" (distance d'une lieue autour du moulin) devient pour plusieurs siècles le point de convergence des déplacements quotidiens du peuple en quête de mouture, les "baniers". Le recours au meunier devient une nécessité incontournable, il détient la clé de vie car la "banalité" interdit tout recours à de petits moulins domestiques mus à la main ou par des animaux. C'est encore la "banalité" qui fixe dès le XI ème siècle le prix de la mouture : 1/16 ème de la quantité de grain portée à moudre.

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Le moulin à vent

Les premiers moulins à vent font irruption en Normandie à la fin du XII ème siècle. Cette machine à sa naissance fera scandale car elle s'inscrira contre le droit, contre le mode de production féodal solidement établi. Elle sera tout de suite une machine "non banale". En effet si le possesseur d'un fief a droit sur tout ce qui s'y trouve, il ne peut interdire à personne l'usage du vent. Cet élément naturel contrairement à l'eau ne peut appartenir à qui que ce soit.

Le moulin communautaire

Dès le début du XIV ème siècle, certains nobles n'exploitent plus eux mêmes le moulin qui sera "affermé" et administré par les représentants de la communauté. Dans ce cas le seigneur touche un "cens" annuel en espèces ou se réserve une part des revenus qui varie entre le quart et la moitié des revenus annuels. La communauté participe alors aux réparations du bâtiment et aux travaux d'entretien de la digue et du canal d'amenée.

La Révolution - Fin de la banalité

Les "Cahiers de doléances" sont unanimes dans la condamnation de la "banalité". Le droit de moulin est devenu particulièrement insupportable. La suppression des droits féodaux dans la nuit du 4 août 1789 met fin aux privilèges, faisant disparaître par conséquence la "banalité" du moulin.

Les moulins deviendront dès ce moment des propriétés privées administrées par une ou plusieurs familles ou des communautés dont les représentants, les syndics, administreront l'entretien et l'activité. Les moulins appartenant à la noblesse deviendront des "biens nationaux".

Les projets de Code civil et de Code rural vont aborder le droit de l'eau, mais sans donner de solution définitive. L'idée directrice des lois révolutionnaires était de faire entrer sous la souveraineté nationale tout ce qui était autrefois de la souveraineté monarchique et, en supprimant le droit féodal, rendre libre la terre des tenanciers. Pour le droit de l'eau la réforme se révéla très compliquée. Si les rivières navigables ne posaient aucun problème, en revanche les autres faisaient difficulté. Les droits féodaux étaient supprimés, les seigneurs perdaient leurs prérogatives, mais on ne savait pas trop au profit de qui. Pour certains, il s'agissait des communes, pour d'autres des communautés d'habitants, quelques uns mettaient en avant les droits des riverains.

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L'Âge d'or des moulins

Le XIXème siècle verra une floraison exceptionnelle de moulins. En 1809, Napoléon 1er commandera un inventaire des bâtiments en activité. Ainsi seront recensés 82300 moulins à eau dont 33756 à roue horizontale et 48544 à roue verticale. Les moulins à vent étaient au nombre de 15857.

Il y avait donc en France à cette époque 98157 moulins, soit 1 moulin pour 395 habitants. Dans les Hautes-Pyrénées on comptait 1652 moulins à eau dont 905 à roue horizontale et 747 à roue verticale plus 1 moulin à vent, soit 1 pour 115 habitants. Le département avec 1653 moulins se situait au 15ème rang national.

Le déclin des moulins

L'activité de ces moulins s'éteindra progressivement. La mouture artisanale est remplacée par la mouture industrielle des moulins à vapeur. Les minoteries largement automatisées sont des usines plus souples, à meilleur rendement de farine grâce aux cylindres, aux nouvelles énergies et aux nouveaux blutoirs. Le minotier occupe un espace plus grand qu'un moulin traditionnel. La clientèle rurale en forte réduction, ne boulange plus à domicile et s'habitue à acheter son pain. Minotiers et boulangers court-circuitent donc la meunerie traditionnelle qui disparaît régulièrement et inexorablement tout au long de la première moitié du XX ème siècle.